L’empathie dans la psychanalyse 1ère partie

France Culture propose un débat autour de la question de l’empathie dans la psychanalyse. Les invités de l’émission, S. Tisseron et L. Kahn, s’interrogent sur leur rôle au sein de l’analyse :

Faut-il être empathique, participer aux affects des patients, ou une certaine froideur est-elle au contraire de rigueur ? Est-il dit que le psychanalyste se doit de cacher ses émotions et d’arborer un visage neutre au cours des séances ?

Nous tenterons de retranscrire et de reformuler les propos des deux intervenants tout en préservant le sens premier.

En analyse, l’empathie est-elle un obstacle ou une nécessité ?

La première partie de l’émission débute par une citation de S. Freud :

«Je ne saurais, écrivait-il, recommander avec assez d’insistance aux collègues de prendre pour modèle pendant le traitement psychanalytique le chirurgien qui met de côté tous ses affects et même sa compassion humaine, et qui fixe un seul but aux forces de son esprit : effectuer l’opération en se conformant le plus possible aux règles de l’art (…) La justification de cette froideur de sentiment exigible de l’analyste est qu’elle crée pour les deux parties les conditions les plus avantageuses, pour le médecin la préservation souhaitable de sa propre vie d’affect, pour le malade l’aide la plus étendue qu’il soit aujourd’hui possible de lui donner. Un vieux chirurgien avait jadis pris pour devise ces paroles : Je le pansai, Dieu le guérit. L’analyste devrait se contenter de quelque chose de semblable ». (Freud, OCP, Volume XI, p. 149).

L. Kahn précise que la place de l’empathie dans le transfert n’est pas la même chose que la place de l’empathie utilisée dans la vie quotidienne, une définition présente dans la pensée philosophique et dans le lien social.

Qu’est ce que je cherche à faire l’analyste ? Avec son patient, il crée un espace tel que puisse se déployer et émerger tout ce qui fait obstacle à une vie à peu près joyeuse, c’est à dire toute la part sombre qui habite chaque individu. La part sombre est ce qui doit être déplié pendant l’analyse, c’est le refoulé, Freud parle de ce quelque chose d’inutilisable pour la tendresse, l’amour et la sublimation. Afin d’obtenir un tel résultat, il faut que l’analyse puisse maintenir un espace d’accueil sans répéter les blessures et ne jamais être orientée par le but de la bonté. Car la bonté est en soi ou de la réassurance ou du réconfort, elle est une représentation but qui déroute le travail et neutralise l’émergence de l’hostilité, voire de la haine, de la haine meurtrière qui sont des éléments capitaux dans une analyse.

L’analyste s’efface dans la stabilité du cadre qu’il a créé, en principe, le travail se poursuit entre les séances, puis il est repris dans d’autres fragments dans la séance suivante.

S. Tisseron, quant à lui, évoque une seconde citation de Freud qui revisite sa première conception de l’empathie :

« Partant de l’identification, une voie même, par l’imitation à l’empathie, c’est-à-dire à la compréhension du mécanisme qui nous rend possible toute prise de position à l’égard d’une autre vie d’âme » (Freud, « Psychologie des masses et analyse du moi », in OCP, vôlume XVI, p.48).

Au sein de l’analyse, le psychanalyste doit être attentif à la souffrance de son patient, générée par son intervention et sa non-intervention.

S. Tisseron revient sur la place de l’empathie dans le transfert et tout particulièrement sur l’image du psychanalyste dans la société qui ne dit rien et ne ressent rien pour son patient. Tisseron explique cet « habitus » par des raisons doublement historiques. Première raison, les premiers psychanalystes sont passés d’un excès de parole, à un excès de silence. Seconde raison, Freud avait à faire à des patients névrotiques pour lesquels ce qui était important, était de repérer le transfert par rapport à des figures parentales (père, mère). Dans les années qui ont suivi, beaucoup de patients avaient subi des traumatismes graves occasionnant la honte de les dévoiler. On s’est aperçu que si le psychanalyste ne donnait pas un peu de relative présence chaleureuse, le patient pouvait faire des années d’analyse sans dévoiler son vécu traumatique.

Par conséquent, l’empathie est un élément nécessaire afin que les psychanalystes puissent faire face aux problématiques difficiles de leur patient.

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Comment définir l’empathie et la distinguer de la sympathie ?

La seconde partie commence par une citation de A. Smith :

« C’est par l’imagination seule que nous pouvons concevoir et sentir ce que les autres sentent, c’est à dire en imaginant ce que nous sentirions à leur place. Généralement parlant, nous prenons part à toutes les affections des autres. Le principe qui nous fait prendre part aux affections des autres, quelles qu’elles soient, peut être justement appelé sympathie. Elle n’a pourtant pas lieu universellement pour toutes les passions dont certaines excitent plutôt notre antipathie. Notre sympathie avec la joie et le chagrin est bien faible avant que nous sachions ce qui les occasionne. Elle vient donc plutôt de la vue des circonstances qui excitent la passion que de celle de la passion même.

C’est pourquoi nous sentons souvent, en nous mettant à la place d’autres personnes (…) En nous transportant d’imagination à leur place nous joignons à l’idée de leur situation le sentiment que nous en avons et qu’ils n’ont pas. Rien de plus précieux que cette illusion de l’imagination par l’avantage qu’en retire la société« . (Théorie des sentiments moraux A. Smith 1759).

La citation d’A. Smith indique la très longue histoire de l’empathie s’articulant toujours à une théorie du perçu et de la construction de ce que l’on imagine de l’autre. Dans le cas de la sympathie, il y a cette idée que l’on doit souffrir avec l’autre, c’est à dire vivre dans l’autre. Ce qu’il y a de commun avec l’empathie, c’est que l’on est dans un registre de l’imagination et du préconscient.

Toutefois, Freud ne s’apppuie pas sur les textes d’A. Smith mais sur des théories esthétiques du ressentir. Il s’intéresse à la position motrice de l’interlocuteur, soit la capacité à percevoir tous ses mouvements (respiration, rire, silence, mouvements), des éléments moteurs qui sont perçus par l’analyste et travaillés avec le patient. Dans la sympathie, il y a quelque chose du bon sentiment, alors que l’empathie peut s’en passer totalement.

L. Kahn rappelle que la théorie du silence a été développée par Lacan, le psychanalyste est alors dans la réserve complète et refuse de répondre à la demande adressée par le patient, ce silence est une défaite des illusions de l’imagination que la parole a tendance à entretenir.

S. Tisseron précise que l’empathie n’appartient pas simplement à l’ordre des sentiments mais recouvre une partie cognitive. Pour étayer son explication, il s’appuie sur les neurosciences et décrit l’empathie comme une construction à plusieurs étages :

Le 1er étage émotionnel permet de maintenir la différence entre soi et l’autre. Dans la sympathie, il est possible de confondre ses émotions avec celles de l’autre, tandis que l’empathie affective aide à percevoir les émotions d’autrui sans pour autant les confondre avec ses propres ressentis. Malgré tout, cette empathie émotionnelle est problématique dans certaines circonstances car elle conduit à une détresse émotionnelle, soit le fait de s’identifier pleinement aux émotions de l’autre sans possibilité de s’en distancier.

Le 2ème étage de l’empathie, l’empathie cognitive correspond à la faculté de percevoir l’état mental de l’autre, ses singularités et ses différences. Cet étage correspond éventuellement à un état d’extrême froideur : je comprends l’autre mais je n’ai aucune émotion à son égard.

Le 3ème étage de l’empathie réunit les deux étages précédents : l’individu passe d’un point de vue égocentré à un positionnement allocentré, il va faire le choix intentionnel de comprendre l’autre en se décentrant de son point de vue personnel. S. Tisseron parle d’un va-et-vient, un aller et retour qui n’est plus intuitif et spontané mais représente l’intention du sujet à éprouver et à comprendre ce que l’autre ressent.

Nous présenterons la suite du débat dans un second article consacré à l’empathie en psychanalyse.

En savoir plus :

Freud, Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique, dans Œuvres complètes, volume XI, PUF

– Sándor Ferenczi, Lettre à Sigmund Freud du 15 janvier 1928, dans Correspondance III, trad. André Haynal, Calmann-Lévy, 1996, p.373

Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759, trad. Abbé Blavet, 1774

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